Qui sont les « mojos » et pourquoi sont-ils le futur (et le présent) du journalisme ?

Contraction des termes anglais « mobile » et « journalists », le mot-valise « mojos » désigne ainsi les journalistes qui exercent leur métier de reporter d’images à l’aide d’un simple smartphone, délaissant l’attirail technique habituel des ingénieurs sons et autres cadreurs. Selon le contexte, le terme « mojo » fait référence soit au « mobile journalism » en tant que nouveau mode de journalisme caractérisé par  la mobilité du journaliste équipé de son smartphone, soit au « mobile journalist » en tant qu’individu exerçant cette activité de journalisme « mobile ». Mais ne vous y trompez pas : le journaliste « mobile » doit son nom à sa facilité de déplacement plus qu’à l’appareil digital dont il se sert pour travailler.

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La communauté des « mobile journalists »

Car en effet, c’est bien le caractère mobile du journaliste qui est essentiel pour comprendre l’émergence et la prolifération des « mojos ». Le pourquoi de la naissance de ce terme et donc de cette nouvelle façon de faire du journalisme s’explique par des nouveaux modes de consommation de l’actualité. La révolution du numérique a entraîné une multiplication des supports de diffusion. Alors que la course à l’exclusivité crispe les rédactions dans leur impératif de réactivité, faisant planer le risque de non-vérification des sources et de propagation de « fake news », les progrès technologiques en termes de connectivité mobile ont permis de répondre à ces besoins de mobilité et de réactivité pour rapporter l’information face à une audience de plus en plus volatile. Avoir des reporters d’images au bon endroit et au bon moment pour diffuser une information en exclusivité s’avère plus aisé et moins couteux quand ceux-ci n’ont qu’à se munir de leur smartphone pour travailler. Le « mojo » apparaît donc comme la solution miracle pour beaucoup de médias.

 « Le « mojo » est encore une notion sémantiquement floue »

Mais outre ces conditions propices à son apparition, plusieurs interrogations plus techniques subsistent pour tracer le contour exact de cette notion de « mojo ». On retrouve ces interrogations dans “Media Journalism: Defining a New Storytelling Language” de Clothilde Goujard sur mediashift.org, qui a recueilli les réponses de divers spécialistes en la matière.

Par exemple, est-on vraiment un « mojo » si le créateur de contenu n’est pas journaliste de profession ? Pour beaucoup, l’utilisation d’un smartphone pour filmer et transmettre à des médias du contenu vidéo suffit pour être « mojo », quelle que soit la formation ou le passif du créateur de contenu. Faut-il également éditer le contenu filmé sur mobile pour être un « mojo » ou la réalisation de la seule captation sur smartphone suffit pour être un qualifié de « mojo » ? Stephen Quinn, spécialiste et formateur « mojo », a une approche plutôt puriste du concept. Pour lui, un vrai « mojo » fait tout avec son téléphone mobile, que ce soit la captation d’images, l’édition du contenu ou encore la mise en forme.  Cependant, beaucoup de journalistes continuent d’utiliser d’autres équipements pour leur travail quotidien, notamment le PC, toujours très largement privilégié pour le travail d’édition vidéo. Il n’existe pas de consensus sur ces questions, qui restent en suspens. Par conséquent, le « mojo » est encore une notion sémantiquement floue.

Si certes les frontières de la définition du « mojo » restent poreuses, il faut cependant noter que le « mobile journalism » rassemble une communauté grandissante et très active dans les échanges de procédés, les expérimentations de nouvelles applications et les conseils pratiques. A ce sujet, une conférence annuelle à Dublin, la « Mojocon », créée par Glen Mulcahy, est devenue la grand-messe des « mojos ». C’est le rendez­-vous à ne pas manquer pour recueillir des conseils pratiques de « mojos » professionnels venus du monde entier, ou encore pour tester les derniers outils innovants intéressant le « mobile journalism ». Le phénomène « mojo » jouit donc d’une popularité et d’une crédibilité croissante dans le monde du journalisme.

Ainsi, l’amélioration perpétuelle des performances des appareils audiovisuels mobiles en termes de qualité et de prix a ouvert des perspectives nouvelles dans le milieu journalistique. De plus en plus de personnes, professionnelles ou non, y voient l’opportunité d’utiliser leur smartphone comme un véritable outil de reportage.

Une démocratisation de la création de contenus

Désormais, avec le « mobile journalism », muni d’un simple smartphone et avec quelques conseils de bonne utilisation (que nous avons repris dans nos 7 conseils pratiques pour filmer un bon live streaming depuis un smartphone), tout le monde peut s’aventurer dans l’expérience du « mojo » en devenant créateur de contenu, que ce soit le temps d’un évènement ou de façon plus régulière.

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Crédit image : Tomasz_Mikolajczyk, pixabay

Le « mobile journalism » ouvre ainsi des opportunités pour des amateurs intéressés par l’actualité et ayant des compétences basiques en filmage vidéo de monétiser leur savoir-faire en créant et vendant du contenu à des diffuseurs. Avec les dernières générations de smartphones, on peut filmer et éditer du contenu rapidement sans trop perdre en qualité visuelle et sonore par rapport aux outils techniques traditionnels de reportage, beaucoup plus encombrants. On comprend dès lors la popularité grandissante du « mojo ».

Selon un rapport publié par We Are Social et Hootsuite, plus de la moitié de la population mondiale utilise désormais un smartphone. Ce sont autant de personnes qui peuvent, grâce au « mojo », prendre part à l’actualité. Avec l’essor des réseaux sociaux, dans un monde où tout le monde a un point de vue sur tout et veut le faire partager, la démocratisation de la création de contenus fait sens. Elle donne la parole à chacun, elle implique le citoyen lambda dans la remontée d’information.  En cela, le « mojo » se conçoit comme un style de journalisme plus accessible, plus large, plus inclusif, plus proche des citoyens.

Dans « Mobile Journalism is the Future of Publishing », Nikolay Malyarov estime que si les consommateurs d’aujourd’hui regardent plus de vidéos qu’ils n’en créent, les progrès technologiques rendent le coût d’entrée dans le journalisme mobile citoyen plus abordable, plus accessible au grand nombre, ouvrant la porte à une réelle démocratisation des médias et à la création d’une presse véritablement libre.

« Plus de la moitié de la population mondiale utilise désormais un smartphone » [i]

Mais si le « mobile journalism » permet à de nouvelles personnes d’accéder à la création de contenus d’information, les journalistes de métier eux-aussi se convertissent au « mojo ». Ainsi, le « mobile journalism » jouit également d’une popularité grandissante à travers le globe au sein de la communauté des journalistes professionnels. C’est ce que souligne Caroline Scott dans son article « How mobile journalism is growing in popularity with journalists around the world ». Des « newsrooms » décentralisées, un gain de temps incontestable, plus de réactivité, simplicité et rapidité d’utilisation du mobile, moins de dépenses, une différenciation éditoriale valorisante : les avantages du « mojo » poussent de plus en plus de journalistes à franchir le pas. Même certains professionnels de la vidéo se sont habitués à ce nouveau mode de travail.

Néanmoins, plus globalement, un changement de mentalité est encore nécessaire pour franchir un nouveau cap dans l’acceptation et la reconnaissance du « mojo » par la profession journalistique. Plutôt qu’une opportunité, un moyen innovant de redynamiser leur activité, certains journalistes y voient encore une dévalorisation de leur métier, ne pouvant se résoudre à se passer de leurs moyens techniques élaborés au profit d’un simple téléphone mobile. Beaucoup de journalistes boudent encore le « mojo », craignant une « ubérisation » de leur profession et ne voulant pas être associé à une communauté composée en partie d’amateurs (des créateurs de contenus qui ne sont pas journalistes de profession).

Il est vrai que la force du « mobile journalism » est aussi son plus gros défaut : tout le monde peut devenir « mojo ». Il y a donc une nécessité de mettre en place des garde-fous, des filtres, une modération pour éviter la publication de contenus illicites, moralement discutables ou même simplement de mauvaise qualité. C’est tout le défi de la vérification des contenus dans un climat de chasse aux « fake news ».

Il est cependant plus que réducteur de voir dans le « mobile journalism » une « ubérisation » de la profession de journaliste reporter d’images. Si certes le « mojo » facilite la concurrence du citoyen lambda, une plateforme de vidéo live collaborative comme Dazzl, qui repose beaucoup sur le développement de ce phénomène, offre néanmoins aux journalistes professionnels un nouveau canal de distribution de leurs contenus, de nouveaux débouchés et donc de nouvelles sources de revenus. En bref, le « mojo » est surtout une opportunité pour les journalistes de diversifier leur activité pour obtenir des contenus exclusifs originaux.

Les mobiles peuvent être utilisés n’importe où, n’importe quand pour capturer la bonne image au bon endroit et au bon moment. Par exemple, lors de manifestations dans la rue, la légèreté de la captation d’images par smartphone est un avantage hors pair. Mais si beaucoup de journalistes en viennent à inciter leurs confrères à passer au « mojo », ce n’est pas que pour des considérations pragmatiques.

De l’art du « storytelling » 2.0

En effet, au-delà du côté pratique, le « mobile journalism », c’est également assumer pleinement la subjectivité du créateur de contenu pour en tirer un engagement unique de l’audience. Le « mojo » permet indéniablement d’offrir un regard neuf et inédit sur des phénomènes d’actualité qu’il serait beaucoup plus compliqué (voire impossible) d’avoir avec des journalistes traditionnels, sans parler de la difficulté technique et du coût financier qu’il y aurait à les dépêcher sur le terrain.

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Crédit image : Unsplash, Pexels

Ainsi, la révolution que constitue le « mobile journalism » ne se limite ni à la simplicité d’usage, ni à la mobilité des créateurs de contenus. Elle ne se réduit pas non plus à un simple élargissement des populations qui peuvent participer à l’actualité en se situant à la base de la chaîne de remontée de l’information. Non, le « mojo », c’est aussi (et surtout) l’invention d’un nouveau langage de narration (ou « storytelling », pour les puristes). Cette ouverture à de nouveaux publics pour créer du contenu est intéressante en ce qu’elle permet en particulier d’écrire l’actualité avec ceux qui la font.

A l’ère du digital, à l’aide d’un simple téléphone mobile, le « mobile journalism » donne une voix à tous ceux qui ont une histoire à raconter. Plutôt que de passer par le relai d’un journaliste pour se faire entendre, toute personne ayant un vécu à faire partager peut se muer en « mojo » pour permettre au public une immersion totale dans son univers, son quotidien, son point de vue sur un problème de société, le temps d’un reportage. Et le plus souvent, il le fera avec ses propres codes, faisant fi du jargon journalistique ordinaire ou de l’impersonnalité inhérente à la recherche permanente d’objectivité. C’est aussi pour cette différence de ton, cette originalité éditoriale que le « mojo » séduit. Il permet un journalisme plus proche des gens, plus humain. Le « mobile journalism » réinvente donc totalement l’art du « storytelling ».

Allissa Richardson, dans son commentaire « Mobile Journalism : A Model for the Future », explique ainsi qu’aujourd’hui, on raconte des histoires pour se rebeller. C’est le Printemps Arabe qui l’a convertie au « mobile journalism », illustration éloquente du pouvoir de citoyens ordinaires à manifester leur mécontentement vis-à-vis du pouvoir en place, voire même à le renverser, et ce grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Elle a alors formé des jeunes à travers le monde à l’utilisation d’appareils mobiles type tablettes et smartphones pour rapporter de l’information.

 « A l’ère du digital, à l’aide d’un simple téléphone mobile, le « mobile journalism » donne une voix à tous ceux qui ont une histoire à raconter »

Pour John D. McHugh, journaliste photo, c’est lorsque des soldats britanniques ont filmé avec leurs téléphones puis communiqué aux médias des scènes de combat inquiétantes en Afghanistan, créant un scandale de grande ampleur au Royaume-Uni,  qu’il a compris à quel point le « mobile journalism » allait changer le journalisme. Le « mojo » donne ainsi la possibilité à des individus de jouer le rôle de lanceurs d’alerte pour attirer l’attention des médias sur un problème jusqu’alors ignoré.

Le « mobile journalism » ouvre la voie vers une actualité qui s’écrit par des personnes qui la font et qui la vivent. Alors que le « mobile journalism » est d’abord né comme une alternative purement pratique à la caméra traditionnelle, les « mojos » en ont fait le support de création d’un tout nouveau langage de narration pour rapporter l’information. C’est ce que souligne Clothilde Goujard dans son article « Mobile Journalism : Defining a New Storytelling Language ».

Ainsi, si le « mojo » ne fait pas encore totalement consensus au sein de la profession journalistique, on peut noter qu’il gagne continuellement du terrain. Points de vues exceptionnels, charge émotionnelle décuplée, immersion et engagement de l’audience incomparable, le « mojo » semble être un vecteur d’émotion plus puissant encore que le journalisme traditionnel. Ainsi, les nouvelles perspectives de « storytelling » qu’il offre font de lui, entre autres raisons, le journalisme de demain.

Le journalisme d’aujourd’hui… et de demain

Dans un environnement médiatique qui est (et qui sera) dominé par une consommation de l’information principalement sur appareil mobile et pour du contenu vidéo, il semblerait bien que le « mojo » n’ait pas fini de faire parler de lui. Pour preuve : selon une publication du « Reuters Institute », la vidéo devrait représenter 70% du trafic mobile d’ici 5 ans. Le terreau semble donc propice à l’éclosion du « mojo », et avec le déploiement de réseaux mobiles toujours plus performants, à l’image des annonces prometteuses concernant la 5G, le « mojo » ne semble pas près de faner.

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Crédit image : Pexels, pixabay

Dans l’article « Mobile Journalism is the Future of Publishing » publié sur Medium par Nikolay Malyarov, on comprend que la montée en flèche de la consommation de contenu vidéo, combinée à d’autres changements majeurs des modes de consommation de l’actualité entraînés par la révolution du numérique, est un signal d’alerte pour les éditeurs de journaux et magazines, qui doivent réagir, sous peine de disparaître.

 « La vidéo devrait représenter 70% du trafic mobile d’ici 5 ans » [i]

On peut également y lire que tout comme Uber et Airbnb ont révolutionné l’industrie des taxis et celle de l’hôtellerie sans même posséder une seule voiture ou un seul hôtel, Michael Rosenblum, auteur du livre « iPhone Millionaire », prédit que les organisations médias au plus grand succès seront celles qui n’auront pas de journaliste du tout travaillant pour elles. Ainsi, la publication traditionnelle, qui a été partie intégrante de notre vie quotidienne depuis l’invention de l’imprimerie, serait menacée de destruction par la 5G. Cette révolution digitale pourrait imposer l’extinction d’une création de contenu jugée dépassée par les consommateurs eux-mêmes, qui délaissent de plus en plus la presse écrite au profit de supports digitaux.

 Dans ce contexte de déploiement d’une connectivité des réseaux mobiles toujours plus rapide et performante, c’est un véritable changement de paradigme auquel nous assistons dans le monde des médias depuis ces dernières années. C’est la naissance d’un nouveau système médiatique au centre duquel le « mobile journalism » semble avoir trouvé sa place. Reste à savoir si la généralisation du phénomène « mojo » se fera en complémentarité ou en substitution d’une presse écrite à l’avenir plus que jamais incertain. Quoiqu’il en soit, pour le « mojo », il semblerait bien que le meilleur reste à venir.


SOURCES :
« Mobile Journalism : A Model for the Future », Allissa Richardson, 29/06/12, Diverse Education
“How to get started in mobile journalism”, Catalina Albeanu, 05/09/16, journalism.co.uk
“How mobile journalism is rising in popularity with journalists around the world”, Caroline Scott, 29/04/16, journalism.co.uk
“Mobile Journalism is the Future of Publishing”, Nikolay Malyarov, 07/10/16, Medium
“Media Journalism: Defining a New Storytelling Language”, Clothilde Goujard, 16/11/16, mediashift.org
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