Les dangers du live streaming : 5 questions à se poser avant de diffuser

La recherche permanente du sensationnalisme, du scoop, du buzz médiatique, bref de l’exclusivité  est devenue une obsession pour de nombreux acteurs qui animent la Toile. La révolution du numérique permet à chacun de s’exprimer, filmer, diffuser, partager. Mais que vous soyez journaliste indépendant, citoyen reporter, marque, média, organisateur d’évènement, ou même simple utilisateur de réseaux sociaux, la décision de se lancer dans la captation ou la diffusion d’un live streaming n’est pas anodine. Qu’il s’agisse d’un contenu que vous filmez et que vous voulez partager vous-même sur internet ou encore qu’il s’agisse d’un contenu que vous avez acheté pour diffusion sur divers canaux, le choix d’une diffusion en direct implique des responsabilités qu’il ne faut pas prendre à la légère.

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Crédit image : pixelcreatures, pixabay

Sue LLewellyn, journaliste et spécialiste des médias sociaux, a exposé lors de sa prise de parole à la Mojocon 2016 (« Mobile Journalist Conference ») les 7 enjeux à considérer avant de diffuser en direct depuis votre smartphone. Ces enjeux ont été repris par Catalina Albeanu dans l’article « The spectre of streaming : 7 issues to consider before going live from your phone » sur le site journalism.co.uk.

A partir de ces enjeux, nous avons formulé pour vous 5 questions que vous devriez vous poser avant de commencer un live streaming. Ainsi, sI vous envisagez de vous lancer dans la diffusion d’une vidéo en direct, oubliez vos certitudes, remettez votre projet en question et posez-vous ces 5 questions essentielles pour bien prendre la mesure des risques juridiques, réputationnels, accidentels, éthiques et moraux que peuvent comporter votre diffusion. Alors, diffuser ou ne pas diffuser, telle est la question…

1/ Est-ce que je suis sûr de respecter la loi ?

Il s’agit ici d’un risque juridique. La liberté donnée à chacun de diffuser par les réseaux sociaux et plateformes vidéo du contenu depuis un smartphone partout où la connectivité mobile le leur permet n’est pas illimitée. Comme pour la presse écrite, les vidéos diffusées en direct doivent respecter les dispositions légales concernant la protection de la propriété intellectuelle, en particulier le droit d’auteur, mais aussi, puisque le live streaming est un dispositif audiovisuel, le droit à l’image.

Le droit français prévoit une protection de la propriété intellectuelle des individus. Ainsi, en 1992 est né le Code de la propriété intellectuelle. L’article L111-1 de celui-ci définit notamment ce que recouvre le droit d’auteur :

« L’auteur d’une œuvre de l’esprit jouit sur cette œuvre, du seul fait de sa création, d’un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous.

Ce droit comporte des attributs d’ordre intellectuel et moral, ainsi que des attributs d’ordre patrimonial (…). »

– Extrait de l’article 111-1 du Code de la propriété intellectuelle

Quand on sait à quel point internet est devenu aujourd’hui une véritable jungle du pillage de contenu, il est bon de rappeler qu’un cadre juridique existe. Par exemple, si une personne décide de diffuser l’intégralité d’une représentation théâtrale en direct sans autorisation, celle-ci peut logiquement être inquiétée pour atteinte au droit d’auteur.

Aussi, le live streaming a fait de tout détenteur de smartphone un nouveau paparazzi potentiel. On croise une célébrité dans la rue, on sort son téléphone, on la filme à son insu et on diffuse les images en direct instantanément pour faire le buzz. Ce type de comportement est bien entendu potentiellement condamnable juridiquement. Ainsi, l’article 9 du code civil dispose que « chacun a droit au respect de sa vie privée ». A partir de ce droit au respect de la vie privée découle celui du droit à l’image :

« Est puni d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende le fait, au moyen d’un procédé quelconque, volontairement de porter atteinte à l’intimité de la vie privée d’autrui :

1° En captant, enregistrant ou transmettant, sans le consentement de leur auteur, des paroles prononcées à titre privé ou confidentiel ;

2° En fixant, enregistrant ou transmettant, sans le consentement de celle-ci, l’image d’une personne se trouvant dans un lieu privé.

Lorsque les actes mentionnés au présent article ont été accomplis au vu et au su des intéressés sans qu’ils s’y soient opposés, alors qu’ils étaient en mesure de le faire, le consentement de ceux-ci est présumé. »

– Extrait de l’article 226-1 du Code pénal

L’image renvoie bien ici à la représentation des traits physiques d’une personne, et non à l’image au sens de notoriété ou de réputation. Chacun a le droit de s’opposer à ce qu’on le filme, qu’on le dessine ou qu’on le prenne en photo et à ce qu’on utilise, diffuse ou publie son image. Ces aspects sont à prendre au sérieux pour les diffuseurs, puisqu’une entorse à la loi peut leur coûter très cher, comme en atteste cet article. A noter toutefois que le consentement de la personne peut être tacite. Le dernier alinéa de ce même article signifie bien que le consentement de la personne filmée pour un live streaming est considéré comme implicitement donné dans la mesure où la personne en question s’aperçoit qu’elle est filmée et n’entreprend rien pour s’y opposer. Ainsi, par exemple, une personne qui répond au micro d’une journaliste pendant un direct donne évidemment implicitement son accord d’apparaître à l’écran de façon tacite.

Aussi, il faut une autorisation parentale pour diffuser des images d’une personne mineure, et ce même si l’enfant donne son consentement. A noter que là encore, l’accord des parents peut être tacite. Par exemple, si l’enfant participe à un évènement télévisé en présence de ses parents, l’accord est considéré comme tacite.

S’il est vrai que ces articles n’ont à l’origine pas été pensés pour des supports aussi innovants que le live streaming, il est important de rappeler que le droit français s’adapte en permanence aux nouvelles technologies pour garantir le respect de ces droits. On peut citer par exemple la loi du 21 juin 2004 pour la confiance dans l’économie numérique qui, entre autres, fixe un cadre pour la liberté de communication en ligne. Les personnes qui captent ou diffusent des vidéos en live streaming se doivent donc d’être extrêmement vigilants vis-à-vis de ces dispositions. La facilité de diffusion et de partage de contenu que permet le live streaming ne doit donc pas se faire au détriment des droits d’autrui. Une diffusion en direct implique des responsabilités et on ne peut donc pas faire n’importe quoi.

Cependant, il faut souligner que les diffuseurs sont parfois condamnables alors même qu’ils n’avaient aucune intention malveillante d’exploiter la propriété intellectuelle ou l’image d’une personne à son insu. Parfois, il suffit qu’une musique soit captée par le micro de façon imprévue et totalement fortuite, ou qu’une personne entre dans le champ de la caméra de façon involontaire. Même en faisant preuve de bonne foi, on peut tomber sous le coup de la loi. Il faut donc être très vigilant et prévoir au mieux l’encadrement de la diffusion pour éviter tout problème juridique.

2/ Est-ce que je suis sûr de l’authenticité du contenu que je vais diffuser ?

Récemment, Facebook a franchi un nouveau cap dans sa chasse aux « fake news » en mettant à disposition de ses utilisateurs un guide pour repérer les fausses informations. C’est symptomatique d’une sphère médiatique où la non-vérification des sources est devenue un véritable fléau qui peut briser en un instant la crédibilité d’un média. SI vous relayez une information qui s’avère fausse, votre image de marque en prendra un coup et votre public n’aura plus confiance en vous. C’est la nouvelle hantise des médias, qui, après avoir fait primer la recherche de la « breaking news » à tout prix, reviennent petit à petit à la raison en faisant preuve d’une plus grande vigilance vis-à-vis de leurs sources.  Donc parfois, dans le doute, il faut mieux s’abstenir plutôt que de divulguer une information dont la source est incertaine. La fiabilité d’une information est devenue une vraie problématique à prendre très au sérieux. C’est vrai pour des informations données en direct, mais aussi pour des vidéos qui ne montrent pas ce qu’elles prétendent diffuser. Votre audience se sentira trompée, cela aurait des conséquences très négatives pour votre fonds de commerce.

On remarque que pour les vidéos diffusées en direct en particulier, il y a une vraie nécessité de contrôler davantage les contenus sur les plateformes de diffusion, de modérer les contenus car sinon, les gens se désintéresseront de ces contenus et de ces plateformes.

3/ Est-ce que je suis sûr de la qualité de ce que je vais diffuser ?

Alors oui, à priori, on ne voit pas vraiment ce que cette question vient faire là, dans un propos sur les « dangers » du live streaming. Pourtant, elle a bien sa place ici de par le fait que la diffusion d’un contenu de mauvaise qualité ternira la réputation du diffuseur. Sans parler nécessairement de contenu illégal ou éthiquement discutable, une mauvaise qualité de diffusion suffit à détériorer l’image de marque d’un diffuseur, à envoyer un signal négatif à son audience.

En effet, il est essentiel pour un créateur de contenu ou diffuseur de faire toutes les vérifications nécessaires pour s’assurer de la bonne qualité de la diffusion de la vidéo en direct. Pour rappel, on a déjà évoqué ces vérifications dans nos 7 conseils pour filmer un bon live streaming depuis un smartphone. Un problème technique peut toujours survenir durant une diffusion en direct, et après tout c’est presque normal et pardonnable car le risque zéro n’existe pas. Mais bien préparer sa diffusion, notamment en faisant différents tests de l’image, du son et de la connectivité est essentiel pour réduire au maximum la possibilité de la survenance d’une erreur.

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Crédit image : pexels, pixabay

4/ Est-ce que je suis sûr de ne mettre personne en danger ? 

SI le risque réputationnel existe pour l’authenticité des informations que vous communiquez et pour la qualité technique de la diffusion en direct, c’est aussi vrai pour la survenance d’un incident mettant des personnes en danger physique durant la diffusion. On parle ici d’un risque d’accident impliquant des dommages physiques. Est-ce que la diffusion peut présenter un danger, mais aussi est-ce que j’ai pris les mesures de sécurité adéquates ?

Il est vrai que la plupart du temps, on ne voit pas tellement le danger qu’il puisse y avoir à filmer ou diffuser un live streaming. Pourtant, l’élargissement de la création et la diffusion de contenu vidéo a amené à des comportements d’une inconscience invraisemblable, comme diffuser un live streaming en conduisant depuis sa voiture, par exemple. Autre exemple : se rendre sur les lieux d’une fusillade sans précaution quelconque pour en filmer des images est de toute évidence très dangereux. Cela peut sembler inutile de préciser cela tant le bon sens nous interdirait d’avoir de tels comportements, mais aussi incroyable que cela puisse paraître, ces comportements existent et il y a bien des gens qui font, malheureusement, ce genre de choses.

Mais outre certains cas évidents de mise en danger de soi et d’autrui, dans un live streaming, le danger peut aussi se trouver là où on ne l’attend pas. Même dans des situations qui peuvent paraître banales et sans danger de prime abord, les choses peuvent mal tourner. Par exemple, par définition, diffuser seul peut être risqué : toute notre attention est focalisée par la vidéo qu’on filme, et personne ne surveille nos arrières pour compenser cette perte d’attention. Cela peut s’avérer très dangereux dans un environnement animé. Une personne qui se filme en « selfie » en marchant dans la rue, focalisée sur ce qu’elle fait, peut heurter des gens, ou même traverser la rue sans voir une voiture arriver. Sans vouloir être alarmiste, un accident est vite arrivé, même dans des situations qui paraissent en temps normal dépourvues de tout danger.

Il s’agit donc pour le caméraman ou le diffuseur d’envisager tous les risques pouvant intervenir durant la diffusion, et ce évidemment avant de commencer celle-ci. Or ce n’est pas évident, car forcément, l’inconvénient du direct, c’est que tout peut arriver. Mais une personne qui diffuse du contenu devrait être capable de prévoir au mieux toutes les issues possibles à sa vidéo pour éviter les situations dangereuses et prendre les précautions de sécurité qui s’imposent. Pour la grande majorité des diffusions, il n’y en a pas, fort heureusement. Mais un examen de la situation préalable à la diffusion devrait tout de même être un prérequis incontournable pour s’assurer que l’intégrité physique de quiconque ne sera pas mise en danger durant la diffusion.

5/ Est-ce que je suis sûr de vouloir diffuser ces images à mon audience ?

Parfois, ce sont des considérations éthiques et morales qui doivent guider votre choix de diffuser ou non un contenu. C’est peut-être la question la plus délicate d’entre toutes car elle est très subjective. Elle en recouvre bien d’autres qui sont sous-jacentes : Est-ce que des images choquantes pour mon audience peuvent apparaître à l’écran ? Est-ce qu’il est approprié de diffuser en direct de telles images ? Est-ce que je ne risque pas de susciter l’indignation de mon audience en diffusant de telles images ? Est-ce que je veux associer mon nom et l’institution que je représente à la diffusion de telles images ?

On peut prendre l’exemple de la diffusion à l’écran de cadavres humains dans un reportage en zone de guerre ou sur les lieux d’un accident. Cela peut générer un malaise de l’audience, une indignation dans les commentaires. L’élément « surprise » du spectateur lorsqu’il voit des images dérangeantes lors d’un live streaming a un impact sur l’effet anxiogène des images diffusées. En effet, le spectateur sera plus affecté émotionnellement par les images lorsqu’il les découvre par surprise que s’il avait été averti au préalable. Le problème, c’est que le live streaming est un support compliqué pour permettre de tels avertissements, c’est rarement possible. Pire encore, sur les réseaux sociaux, à commencer par Facebook,  les vidéos se déclenchent désormais automatiquement sur le fil d’actualité des utilisateurs, sans même qu’ils aient à cliquer dessus. Dès lors, difficile pour les internautes de fermer les yeux sur ce qu’ils ne veulent pas voir. Les créateurs de contenus ont donc une responsabilité d’autant plus grande dans leurs publications. En vous suivant sur les réseaux sociaux ou en se rendant sur votre chaîne ou votre site web, votre public vous accorde sa confiance. Il s’agit donc pour les diffuseurs de ne pas trahir cette confiance. Les diffuseurs sont responsables des images qu’ils diffusent à leur public, et des émotions qu’ils pourront lui procurer.

Pour vous, les diffuseurs, il s’agit  en fait de faire un calcul de risque aussi rationnel que possible en déterminant si le bénéfice que vous retirerez de la diffusion de ces images en direct est supérieur aux méfaits qu’une mauvaise réception de celui-ci par votre audience pourrait vous causer. C’est à vous de voir si le jeu en vaut la chandelle, si cela vaut la peine de prendre le risque de déplaire au nom du sensationnel. La volonté d’occuper le terrain socialement et médiatiquement ne devrait cependant jamais se faire en dépit du bon sens.

En appuyant sur le bouton « live », les diffuseurs abandonnent en grande partie leur capacité à prévoir ce qui se passera à l’écran. Et en diffusant des images jugées choquantes par leur public, ils risquent d’entamer leur réputation, leur image de marque. Il faut donc planifier au maximum en amont la diffusion, envisager tous les scénarios pouvant se produire à l’écran. Les enjeux sont importants : perte de partenaires commerciaux, perte de financements, perte d’audience, mais aussi et surtout perte de crédibilité, de confiance, et ce de façon durable.

« Le défi que pose le live streaming aux diffuseurs ? Anticiper le direct et prévoir l’imprévisible »

Vous l’aurez compris, l’un des principaux challenges auquel le monde des médias est confronté de nos jours est celui de savoir dans quelles situations la diffusion d’un live streaming est appropriée. L’aspect « direct » du live streaming implique une certaine perte de contrôle des reporters sur ce que leur public verra par la suite. C’est particulièrement vrai lorsque le live streaming est effectué sur le terrain, en dehors du décor des plateaux TV. Cette part d’imprévu permet d’attirer de l’audience car le live fait toujours l’évènement, mais elle pose aussi problème. Durant la diffusion, les journalistes doivent anticiper ce qui pourrait apparaître par la suite à l’écran, et se demander s’ils sont vraiment prêts à diffuser cela à leur audience. Le défi pour les responsables de la diffusion est de penser et d’anticiper tout ce qui serait susceptible d’apparaître à l’écran dans un format de communication qui, par définition (car diffusé en direct), est imprévisible. En bref, il faut donc anticiper le direct et prévoir l’imprévisible. Voilà quelque chose qui semble bien compliqué…


Ces questions sont des prérequis pour créateur de contenu ou diffuseur. Il ne s’agit pas de jeter l’opprobre à celui qui n’aura pas respecté l’une de ces recommandations car chacun répondra différemment à celles-ci. Il y a une marge d’appréciation, une certaine subjectivité inhérente à la diffusion, mais ces questions sont là pour vous aider en tant que diffuseur ou créateur de contenu à faire le bon choix au moment de la prise de décision d’une diffusion en direct. Il ne s’agit pas de se placer en dictateur de la bonne conscience, mais simplement de se poser les bonnes questions. La plupart du temps, faire preuve de bon sens suffit à s’éviter de mauvaises retombées. C’est en cela que ces questions sont avant tout un appel à la halte au sensationnalisme, à la recherche du buzz médiatique permanent et de l’exclusivité, qui conduit bien trop souvent à des contenus illégaux, mensongers, dangereux ou choquants, et ce au nom du scoop et de la « breaking news ».


Source :
« The spectre of streaming : 7 issues to consider before going live from your phone », Catalina Albeanu, 29/04/16, journalism.co.uk
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